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    Avril 17, 2011, 18:03:46

The Factory » JARDIN » ESPACE DETENTE » Atelier d'écriture » Lumières Séparatistes
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Auteur Fil de discussion: Lumières Séparatistes  (Lu 121 fois)
Fabien
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Scribouillard malade du virus RpgMaking

fabien_35@hotmail.com
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Lumières Séparatistes
« le: Juillet 14, 2010, 15:22:21 »

Pour fêter le retour de la Facto, , je vous propose une beta d'un chapitre de mon roman en cours, au sénario tiré de mon projet de jeu, Lumières Séparatistes !  fire


Nicolas Fabien, Texte 18.

LUMIÈRES SÉPARATISTES

Chapitre 1, Version y


INTERVENANT : Révérés membres du Conseil, c’est pour vous l’affirmer que j’ai bafoué notre hiérarchie : ce jeune homme est la clé de notre problème.

PAROLE DU CONSEIL : Nous ne pouvons établir aucun cheminement logique qui mènerait à cette conclusion. Etant admis que vous disposez de moins d'informations que nous, votre raisonnement doit être faux. Après avoir consulté votre dossier, notre hypothèse est que vous désirez seulement vous amuser aux dépens de ce pauvre garçon.

INTERVENANT : Avec tout le respect que je vous dois Président, ce n'est pas le cas. Toutefois il est correct de dire que je ne suis pas passé par un cheminement logique : j'ai utilisé mon intuition.

PAROLE DU CONSEIL : L'intuition est un concept défini uniquement pour l'esprit humain. Nous ne sommes pas humains. Veuillez définir l'intuition pour les êtres de notre sorte.

INTERVENANT : Déduction exploitant sous forme probabiliste les artéfacts de la perception. Les lois de conservation ainsi créées aboutissent à des conclusions par ailleurs inaccessibles.

PAROLE DU CONSEIL : Ce que vous demandez au Conseil est l'opposé de la politique qu'il tient depuis huit siècles. Sans compter que cela exposera cet enfant à une mort quasi-certaine. Pour épargner le temps de mes confrères j'oppose sans délai mon veto à votre requête.

INTERVENANT : Quand ce bienveillant Conseil relira ma demande d’audience, il remarquera qu’à aucun moment je n’ai eu l’audace d’exiger de lui qu’il prenne une décision. Je désirai tout juste, par respect, l’informer d'une action que j’entreprendrai de toute façon.

PAROLE DU CONSEIL : Votre projet implique de guider l'humain, ce pour quoi vous n’avez pas les ressources. Sans le soutien du Conseil vous ne pouvez agir.

INTERVENANT : Je le peux en recourant à des moyens exceptionnels, que justifie la gravité de notre situation.

PAROLE DU CONSEIL : Respectez les articles de la constitution relatifs aux droits de l'Homme ou vous en subirez les conséquences.

INTERVENANT : Je ferai ce qui doit être fait.


    Le souvenir de son calvaire dans le silence et d’ombre, après l’extinction de sa dernière torche, oppressait Isaan. Pendant tout son périple, la glace avait couvert le sol, d’abord glissante sous ses pas et indiscernable dans le faible halo des flammes, puis traître miroir des étoiles lorsque les ténèbres l’avaient aveuglé, et finalement collante, tandis qu’il s’effondrait, face contre terre, vaincu. Son errance dans cet enfer gelé n’avait été, bien que cela aurait laissé au soleil le temps de se lever et de se coucher maintes fois, qu’une unique et intarissable nuit, invincible malgré la persévérance d’Isaan, inexorable jusqu'à ce que, la dernière parcelle de son énergie épuisée, il soit acculé à l’inconscience.

Il s’était attendu à y rester. Une mort risible, sans comprendre où il se trouvait ni pourquoi il y faisait si noir et froid, en seule compagnie de ses regrets de ne pas avoir mieux préparé son expédition en prenant un manteau plus épais, une cape doublée ou simplement une écharpe, quoi que ce soit le laissant moins dépourvu devant la rigueur de l’épreuve

Il s’éveilla désorienté.

Il s'en était sorti. Une survie stupéfiante.


Son attention porta d'abord sur son corps. Le gel engourdissait encore ses membres. Sa tête l’élançait avec violence. Mais il respirait de nouveau sans douleur. « Suis-je mort ? se demanda-t-il ; est-ce la rançon de mon égoïsme ? » Une bouffée de souffrance dans les jambes lui arracha un cri.  Il avait survécu.

Il se sentait allongé sur une surface lisse et dure, enveloppé dans une couverture. Ses yeux s’ouvrirent. D’une vision floue, il distingua un plafond métallique et trois silhouettes penchées au-dessus de lui, deux femmes et un homme dont les traits lui étaient indistinguable mais dont il remarqua les vêtements, d’épais manteaux grisâtres, usés et en lambeaux. Des loques, mais elles devaient les protéger du froid et Isaan les leurs envia à ce titre. Lui-même se devinait encore vêtu de ses habits de voyage, de cette cape qui ne l’avait pas réchauffé le moins du monde. Mais quelqu’un l’avait désormais, en addition, enveloppé dans une étrange toile argentée qui le berçait d’une tiédeur salvatrice sans pourtant émettre la moindre chaleur : une merveille qui emplit Isaan de gratitude pour ses bienfaiteurs, alors même qu’il ne savait encore rien d’eux.

« Il est conscient, dit l’une, dotée de longs cheveux de jais.

— A peine, répondit l'autre, aux cheveux blonds ondulés et aux lèvres pincées. Il lui faudra encore plusieurs nuits pour se rétablir. Quelle idée de sortir comme ça, sans manteau ni lumière ! C’est un idiot. Tu auras dû le laisser mourir.

— Elle n’a pas vraiment tort, dit l'homme. Tu as vu la couleur de sa peau ? Il est peut-être malade. Et peut-être contagieux…

— Ce n'est pas une maladie, affirma la première femme, aux cheveux noirs ; c’est la couleur d'une peau qui a été exposée longtemps à une lumière intense. On appelle cela du bronzage. »

Les deux autres échangèrent un regard en coin, dont Isaan n’appréhendait pas encore la signification, surtout dans l’état brumeux où il se trouvait. Il ne comprenait pas tout ce qui se passait autour de lui, mais il saisit que la brune était celle qui l'avait sauvé, et qu'elle en savait plus long que les deux autres.

« Il a besoin de se nourrir pour récupérer, énonça-t-elle.

— Je te vois venir Adèle, mais n’abuses pas ; grogna la blonde ; il aura la même ration que tout le monde : vingt-deux grammes !

— Son corps doit se régénérer, cela ne suffira pas, posa la dénommée Adèle.

— Ça devra suffire. Je ne vais pas affamer toute la colonie pour soigner un cadavre. Si tu veux le nourrir tu n'as qu'à lui donner ta part.»

Cette dernière remarque lui valut d’être foudroyée du regard par l’homme. « Tu le fais exprès ou quoi ? maugréa celui-ci, soudainement agressif. Ne lui donne pas des idées pareilles, tu sais bien qu'elle en serait capable !

— Je lui ai déjà donné ma ration d'aujourd'hui, confirma Adèle.

— Et tu en veux encore plus ! rugit la blonde. Il va exploser ton protégé ! Débrouilles-toi, ça ne me concerne pas. Mais ne t'attends pas à être dispensée de travail sous prétexte d’être faible ! »

Ce sur quoi elle leurs tourna le dos et s'éloigna à pas vifs. L'homme resta, détaillant ses pieds quelques instants avant de lever timidement les yeux vers Adèle. Un silence passa, l’homme cherchant visiblement quelque chose à dire. Finalement : « Tu t’affames alors que tu as déjà dû dépenser beaucoup d’énergie pour le ramener jusqu'à chez nous… enfin… fais attention, ton soleil est fragile.

— Je n'ai pas le choix. » clôt Adèle.

L'homme soupira, fixant Adèle avec résignation. D’autres sentiments étaient portés par ce regard, mais Isaan était trop faible pour les déceler, et aussi peut-être manquait-il trop d’expérience dans les relations entre les deux genres. Il y eut un petit silence. L’homme cherchait quelque chose à dire, quoi que ce soit qui lui permettrait de rester un peu plus longtemps avec Adèle. Après une fraction d’éternité, ses yeux s’illuminèrent d’une idée : « Tu peux lui donner ma ration aussi. » annonça-t-il fièrement. Il joignit le geste à la parole en sortant un petit pavé brun sombre de ses poches. Adèle le remercia et prit le pavé.

Sa taille était celle d’un pouce. Elle le brisa en deux et porta, l’une après l’autre, les moitiés aux lèvres d'Isaan. Dès le premier contact, une faim dévorante se réveilla en lui. Toute la ration disparut avant même que sa conscience n’eut le temps de protester contre le fait de manger le pain d’autrui.

C'était une nourriture assez fade, qui lui évoqua les algues de la rivière dont on lui servait des soupes dans son enfance. Cela ne faisait pas un repas satisfaisant. Il aurait pu en avaler une dizaine d’autres. Le petit apport en énergie se répandit néanmoins dans son corps, le détendant tant et si bien qu’Isaan se rendormit. Son rétablissement prit quatorze jours. Il garda à jamais des séquelles d'avoir frôlé la mort d'aussi près.


    Isaan se souviendrait peu de sa convalescence. Si son impotence ne dura pas, la brume dans son esprit persista longtemps. Au début ses forces lui permettaient tout juste de tituber d’une pièce à l’autre du bâtiment, tout en sachant avoir l’air plus mort que vivant. Il apprit à se repérer dans la suite de grandes salles encombrées de débris. Il ne comprenait pas où il était. Tous les murs étaient métalliques ! Une telle quantité de l’étincelant matériau le sidérait, lui chez qui on le réservait aux armes et à quelques objets de décorations : l'idée qu'un bâtiment entier  puisse, du sol au plafond, en être constitué, dut être éprouvée par moult examens de la paroi et lui demanda un effort de rationalité.

La disposition des salles suggérait qu'elles servaient autrefois à des expositions. Quelques écailles de couleurs indiquaient que tout avait été autrefois peint en blanc, quoique cela data de temps immémoriaux. Une œuvre d’art serait plus tard découverte par Isaan, masse de plastique coulé qui suggérait un poing humain. Pourquoi montrer une telle chose ? Isaan laissa la question en suspens, dormit, et se réveilla, en connaissant la réponse, l’intention de l’artiste. Dans cette forme était inscrite une cohabitation paradoxale de la force et de la mollesse. A présent, la poussière emplissait les fêlures et les cassures de l’œuvre ; l’époque qui avait suscité ces sentiments était révolue.


    Le nom de cet endroit, pour la cinquantaine de personnes qui y vivaient, était « Epoon Uvel ». Isaan les croisa, leur adressa la parole. Les réactions furent rares et les réponses sporadiques. Les Uveliens étaient des lugubres zombies qui se trainaient, hagards et sans but. Ce n’était pas tant de l’apathie que de la résignation, un morne désespoir qui leur interdisait de s’intéresser aux nouveautés dans leur vie. Celles-ci n’étaient de toute façon pas légion.

Il y avait une poignée d’exceptions. Adèle, seule entre tous, conversait avec Isaan, les rares instants où elle était disponible, mais d’autres hochaient tout de même la tête ou esquissaient un sourire, sans toutefois aller jusqu’à formuler une réponse. Masha, la femme blonde déjà aperçue, lui témoignait de l’attention mais dans un registre différent : un regard noir, une invective, un « Tu n'es pas encore guéri ? Pendant combien de temps comptes-tu encore affaiblir Adèle ? Elle en vaut dix comme toi ! »

La plupart des autres habitants ne nourrissaient aucune haine contre Isaan ; ils étaient seulement mous, avachis dans une pièce ou une autre, mornes. Leurs attroupements paraissaient parfois à Isaan comme des monceaux de cadavres et il se surprit à détourner les yeux en les dépassants. Leur façon de s’enlacer collectivement mettait Isaan mal à l’aise, sans parler de leurs horaires impossibles. Epoon Uvel n’obéissait à aucun cycle journalier, chacun se levait et se couchait quand bon lui semblait. Dans l’ensemble, Isaan n'avait jamais vu personne dormir autant qu'eux. Rares étaient ceux qui se levaient plus de quelques heures par jour. Seules Adèle et Masha s’affairaient à longueur de temps. Sur le moment Isaan attribua cette faiblesse collective au manque de nourriture. Ce n'est que plus tard qu'il réviserait son jugement.


    Une sensation parasiterait longtemps Isaan, déconcentrante et omniprésente : la faim. Une fringale terrible et tenace qui engluait son quotidien. Les trois rations dont il bénéficiait quotidiennement se comparaient pour lui à un amuse-gueule. Comment pourrait-il survivre avec aussi peu de nourriture ? Vingt-deux grammes étaient environ ce que sa mère donnait à ses oiseaux de compagnie, pas la part d'un Homme. Sa faim devint douloureuse. Son estomac se contractait par périodes, lui coupant tous ses moyens, et la nausée le rendait irritable. Il dû mobiliser toute sa volonté pour rester poli avec les Uvéliens. Il s’efforçait de savourer, parce qu'il savait la faim qu'ils coûtaient à ses hôtes, les trois minuscules pavés. Le long jeûne affaiblissait en particulier l’autre personne qui lui cédait ses rations, l’homme qu’il avait vu à son premier réveil et dont il apprit bientôt le nom : Josh.  Josh, qui renonça presque. Son altruisme se limitait à une mimique ostentatoire de celui d’Adèle. Il nourrit Isaan à regret, mais le nourrit tout de même.

La valeur nutritive de ces pavés était réelle, puisque qu’Isaan guérit. Mais pas une fois il ne se sentit repu. Son sommeil se peupla de gigots d’agneaux et de pommes de terre cuites au beurre.


    L’éclairage d’Epoon Uvel provenait de larges panneaux affleurants du plafond. Ils laissaient peu de zones d’ombres mais diffusaient une ambiance perturbante pour Isaan, n’exprimant les lieux et les êtres qu’en nuances de bleus froids, de verts corrompus et de gris poussiéreux. Cela contribua à une sensation d’Isaan d’être mal réveillé, flottant entre rêve et cauchemar dans un monde irréel. Même sa cape, autrefois d’un rouge vif, paraissait désaturée. Il peina à comprendre que la teinte provenait de la lumière, et non pas des objets eux-mêmes.

La permanence de cet éclairage  préoccupait également Isaan, qui en perdait le fil de ses journées. Ou bien était-ce la nuit ? La lumière artificielle ne laissait rien deviner. Les Uveliens ne lui étaient d’aucun secours, eux qui s’assoupissaient sans créneau horaire déterminé, à tout moment et en tout lieu.

Au travers des fenêtres d'Epoon Uvel, qui auraient dû le renseigner, rien n’était jamais visible. Il crut d'abord qu'elles étaient bouchées, avec des planches par exemple. Certaines l'étaient sans doute, sans quoi, étant brisées, elles auraient invité un air glacial à l'intérieur. Mais même celles en bon état ne montraient que des ténèbres impénétrables. Faire le guet à proximité de l’une d’elle fut infructueux : l’aube ne vint jamais. Isaan ne comprenait pas. Ces fenêtres donnaient-elles sur une autre pièce, close, où la lumière du jour ne pénétrait jamais ? Sortir d’Epoon Uvel aurait réglé la question : une recherche de portes s’ensuivit. Elles étaient nombreuses. Mais toutes verrouillées, et parfois même cadenassées avec de lourdes chaînes.

Il eut tôt fait de remarquer que les gens ne sortaient pas du bâtiment, ou trop peu pour qu’il les voit. A ce stade Isaan avait tous les éléments en mains, mais il ne concevait pas comment les agencer entre eux ; des soupçons lui vinrent, mais sa faiblesse lui interdit longtemps de pousser plus avant ses investigations. Il questionna Adèle : « Ces fenêtres ne donnent pas sur l'extérieur n'est-ce pas ?

— Eh bien si, répondit Adèle.

— Mais il fait éternellement noir !

— C'est la nuit, mit-elle en évidence.

— Je ne parviens pas à voir le soleil se lever.

— Vous ne pouvez pas le voir car vos yeux sont habitués aux lumières d'Epoon Uvel. Lorsque vous serez rétabli vous pourrez sortir et vos yeux distingueront le soleil et les autres étoiles.

— Voir le soleil, En pleine nuit ? »

Ce fut tout ce qu'il obtint d'elle, mais son insistance paya auprès des autres Uveliens. Lorsqu’il eut appris les noms de la plupart d’entre eux et se fut habitué aux us et coutumes des lieux, on lui accorda à l’occasion une brève réponse. Il se renseignait par exemple sur la géopolitique des lieux. Hélas ses interlocuteurs ne connaissaient que le nom de leur foyer, Epoon Uvel, et de l’autorité des lieux, Mascha.  « Mais où sommes-nous ? s’exclamait Isaan. S'agit-il d'un royaume, d'une confédération, d'une république ? » Il n'obtenait jamais aucune réponse. Tout se passait comme s'il n'y avait rien en dehors d'Epoon Uvel et, moult tentatives plus tard, Isaan décida que ce qu'il avait appris au cours de ses études n'était plus pertinent. De nouvelles connaissances étaient requises pour sa nouvelle vie. Il ne pensait pas au passé, et surtout ne le regrettait pas. Il avait abandonné son ancienne existence, en payant le prix fort pour cela, et il avait décidé à ne plus y repenser. Il s'investit donc dans la découverte de son nouveau monde, si dur celui-ci soit-il.

    Peu à peu il comprit qu’Epoon Uvel n’était pas aussi mort qu’il l’avait cru au premier abord, lorsque sa référence était encore la vie grouillante de son pays natal. Dans le petit univers des Uveliens, les taches vitales étaient réparties entre différents groupes : les mécaniciens, qui réparaient lorsque nécessaire les vieilles machines gérant la chaleur et la lumière ; les techniciens, qui rangeaient et nettoyaient un minimum l'endroit, et enfin les chercheurs, une poignée de courageux qui fouillaient autant que faire se peut l'extérieur, pour en rapporter de quoi maintenir Epoon Uvel en bonne santé. Les machines recevaient ainsi de nouvelles batteries et les humains de pleines caisses de nourriture, les mêmes petits pavés qu’Adèle et Josh cédaient à Isaan depuis son arrivée.

L’origine de ces ressources intriguait Isaan. L’eau pouvait à la limite provenir de glace fondue, ou du moins c’est ce qu’il croyait, mais la nourriture et de l’énergie ? L’extérieur n’en recélait sans doute pas une quantité illimitée. Une explication, que reçut Isaan, consistait à dire que l’ancien monde avait subvenu en son temps aux besoins d’immenses populations, et que la seule nourriture restant de ce dernier jour pourrait nourrir les Uveliens pendant toute l’éternité. Isaan ne fut pas satisfait par ce raisonnement, qu’il jugea partiel. Les chiffres de population sugérés étaient absurdes : cela représentait des dizaines de millions, voire des milliards d’êtres humains. Mais que croire d’autre ? Les Chercheurs ramenaient bel et bien leurs trouvailles de quelque part.

L’ouverture d’une nouvelle caisse accaparait à chaque fois l’attention des Uveliens. Parfois les pavés étant encore croquants et croustillaient sous la dent, mais le plus souvent leur âge les avait rendu friables et ils s’émiettaient au moindre contact, ne servant plus alors que dissous dans une soupe claire que les Uveliens buvaient les jours de disette. Les pavés se déclinaient en plusieurs parfums, chacun de couleur différente bien que de consistance toujours identique. Quelques goûts étaient familiers à Isaan, comme la pomme, le poulet, ou les marrons, tandis que d’autres ne lui évoquaient rien, comme ceux étiquetés pomme de terre, maïs ou goyave... 

   

La langue d'Epoon Uvel et celle d'Isaan étaient très proches, exception faîte d’un fort accent et d’une habitude de parler d’une voix très basse, deux usages qu’Isaan eut tôt fait d'adopter. Les Uveliens ne savaient pas lire. Isaan n’en fut pas surpris puisque chez lui seuls les nobles apprenaient la lecture : les pauvres hères étaient illettrés.

Ce fut bien la seule chose qu'il trouva normal : pour le reste il dut s'habituer à l'incroyable. Des machines telles que des moulins ou des métiers à coudre existaient là où il avait grandi et il admettait donc qu'un objet inanimé puisse agir de lui-même. Mais les machines d'Epoon Uvel étaient d'un tout autre niveau. La chaleur provenait de gros blocs métalliques, toujours brûlants bien qu'Isaan ne vit de feu nulle part. La lumière n'était pas moins énigmatique puisqu'elle jaillissait de gros globes blanchâtres posés à même le sol, là encore sans aucune flamme. Les mécaniciens lui parlèrent d'électricité et d'électronique, mais c'était trop nouveau pour lui et il n'y comprit pas grand chose.


    En arrière-plan de son esprit, la question des fenêtres demeurait. Il voulait comprendre pourquoi le jour ne filtrait jamais par les fenêtres d’Epoon Uvel mais son confinement l’empêchait de récolter les données qui lui manquaient.  La porte utilisée par les chercheurs pour quitter le bâtiment lui était désormais connue, et ce n’était plus que les recommandations d’Adèle, d’attendre d’être mieux portant avant d’affronter l’extérieur hostile, qui le retenait. Il ne voulait pas aller à l’encontre de ceux qui l’avaient soigné. Le quatorzième jour il n'y tint plus. Il marcha jusqu'à ce qu'il supposait être la porte principale, en écarta les deux battants et sortit.

Un froid intense l'enveloppa. L'extérieur d'Epoon Uvel était glacial. La  seule lueur était celle qui s'échappait à travers les vitres du bâtiment. Isaan s’avança dans les ténèbres. Il prenait gare à où il posait ses pieds car il n’y voyait goutte.

    Le souvenir de sa marche désespérée, avant qu'Adèle ne le sauve, lui revint dès le premier pas. Il avait erré pendant des dizaines d'heures dans le noir. Les torches qu'il avait amenées avec lui l’avaient éclairé les premiers temps et il avait pu observer les ruines grisâtres et poussiéreuses autour de lui. Le soleil, croyait-il alors,  poindrait sous peu à l'horizon. Il avait consommé ses torches sans modération, entretenant une large flamme pour examiner les détails de son environnement. Mais l’aube n'était jamais venue. Il était certain d'avoir passé plus d’une centaine d'heures dans les ruines, peinant, grelottant, résistant. Il n’avait pas cédé à la panique lorsque sa dernière torche s’était éteinte alors que pas la moindre lueur n’éclaircissait l’horizon, il avait continué de marcher en aveugle complet, n’écoutant pas sa douleur lorsqu’il se heurtait ou se coupait contre un obstacle, il avait refoulée sa terreur pour continuer à avancer, pour avoir une chance de s’en sortir. La nuit était demeurée imperturbable. Il serait mort de froid dans ces ténèbres si Adèle ne l'avait pas sauvé.

Subir à nouveau cette nuit qui avait failli le tuer obligea Isaan à ne plus se mentir. Il connaissait la vérité depuis longtemps. Il la prononça à voix haute :

« La nuit ne se lève jamais en ces lieux. Epoon Uvel ne voit jamais la lumière du soleil. »

Les paroles d’Adèle lui revinrent  et, sans y penser, il leva les yeux pour chercher le soleil. Sans éclairage pour les éblouir, ses yeux s’accoutumaient à l’obscurité et il distinguait de mieux en mieux la voûte étoilée. Les constellations ressemblaient à celles du ciel de son enfance. Excepté un élément, qui avait été ajouté. Une énorme étoile. Il ne l'avait encore jamais vue. Il n’en avait même jamais entendu parler. Elle doublait voire triplait les autres en taille et en luminosité. Bien qu'Isaan eut comprit sans réfléchir ce dont il s'agissait, il lui fallut du temps pour l’admette. Cette étoile, c'était le soleil. L’astre du jour avait rétréci à n’en plus finir et n'était plus dans le ciel qu'un minuscule point, trop affaibli pour éclairer quoi que ce soit.

    Une fois ceci admit, Isaan ne parvint plus à rationnaliser ses pensées. Il céda, s’agenouilla, et hurla. Un frisson en parcourut les Uveliens. Il criait pour nier ce qu’il voyait. Les faits battraient en retraite s’il les refusait sans aucune concession. Il gesticulait, tantôt prostré tantôt frappant le sol de ses poings. Il voulait être mourant, terrassé par une fièvre et en train d’halluciner ce sombre délire.

Une autre part de lui était tout à fait lucide mais se noyait dans la culpabilité. Ses sanglots jaillirent lorsque Josh, Adèle et Masha arrivèrent. « Ce n'est pas ce je voulais ! Je ne savais pas ! Pas ce que je voulais ! Je ne peux pas ! Trop cher ! Ce n'est pas possible ! Je n’avais pas le choix ! » Il  agrippa Josh par le col pour l’obliger à le regarder. Ses yeux écarquillés et rougis les effrayaient. « Je suis désolé pour le soleil ! Il ne m'a pas dit qu'il ferait ça ! Je voulais seulement partir, je ne voulais faire de mal à personne ! Je ne savais pas ! »

Il se débattait avec tant de violence que Masha finit par ramasser une barre de métal et par l’assommer. Isaan accueillit la douleur et l’inconscience comme une délivrance. Adèle, Mascha et Josh étaient essoufflés sans rien avoir fait. « Mais qu’est ce qui lui as pris ? » La question de Josh ne reçut aucune réponse. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’ils ne décidassent à ramener Isaan à l’intérieur.


    C'est ainsi qu'Isaan entra à Epoon Uvel et découvrit le monde extérieur, glacé et à jamais privé de lumière. C'est ainsi que les Uveliens le découvrirent, faible et fou. Ils ne savaient pas que de plus grandes puissances avaient placé leurs espoirs dans ce jeune homme. Pourtant, si on leur avait annoncé à ce moment qu'il allait bouleverser leurs vies, pas un n'aurait été surpris. A l'instant où ils l'avaient vu, ils avaient su que sa volonté était de celles qui forgent des avenirs. Restait seulement à savoir s'il était fou ou génial. Restait seulement à savoir s'il sauverait le monde ou bien le détruirait.

    Ce qui ne devait pas être fixé avant la dernière minute.
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Fabien
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Scribouillard malade du virus RpgMaking

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Re : Lumières Séparatistes
« Répondre #1 le: Juillet 18, 2010, 16:04:17 »

Bon, pas encore de retour sur le chapitre 1, mais comme certains d'entre vous l'avaient peut-être déjà lu dans une version précédente, voici le second chapitre ! Pour info, ils sont écrits jusqu'au 16.


LS02f

Ecrit le 9 juillet 2009

Lumières Séparatistes, Chapitre 2

    Toute l'affaire débuta avec Masha. Après le réveil d’Isaan, tous les Uvéliens s’accorderaient pour dire que son sauvetage avait résulté d’une chance extraordinaire. Tous, sauf Mascha. A voix haute, elle concéderait un hasard extraordinaire, mais dans son for intérieur Mascha n’emploierait pas d’autre mot que « malchance ».

    Quelques jours avant l’arrivée l’Isaan à Epoon Uvel, Mascha s’était échinée dix heures durant, à la réparation un de leurs principaux chauffages. Epuisée, elle monta ensuite sur le toit d'Epoon Uvel pour se reposer. Elle aimait s'installer là-haut, au calme, à l’air libre, pour regarder les étoiles, réfléchir et tenter de démêler l'inextricable sac de nÅ“ud de la survie d'Epoon Uvel dans l'environnement mortifère de la Ténèbre. Elle s'exposait de son plein gré au froid glacial et aux ténèbres opaques, mais pas parce qu’elle aimait la morsure du froid ou la sensation de cécité de la Ténèbre ; son but était de ne jamais perdre de vue les risques. Le monde était impitoyable.  Epoon Uvel était leur seule chance. S’ils se relâchaient, s’ils négligeaient son entretien ou leurs taches quotidiennes, ils en paieraient le prix.

    Cette fois-ci encore, Masha était montée sur le toit pour se rappeler ces dangers. Mais cette fois elle découvrirait tout autre chose. Elle scruta l'horizon, ligne que seule la disparition des étoiles signalait, pour gouter l'opacité des ténèbres encerclant Epoon Uvel. Eut-elle regardé plus à droite, plus à gauche, ou même fermé les yeux un instants, elle n'aurait rien vu ou pas assez pour lancer une recherche. Mais l'évènement se produisit à l'instant exact, à la seconde près.

Un petit flash de lumière, bref mais intense. Tout un pan de la Ténèbre fut soulevé. L'image ainsi formée se grava dans la mémoire de Masha, et serait par la suite reliée à un lieu connu, mais sur le coup Mascha eut juste l'impression qu'une porte s'était ouverte au loin, en hauteur, sur un bâtiment arrondi, et que quelque chose en était sorti.

    Masha agit sans aucune stratégie. Avec le recul, le coup monté d’Adèle lui sauterait aux yeux, mais au début Masha ne vit que l'intérêt de la colonie. Epoon Uvel était toujours à la limite de la catastrophe, en pénurie d'une chose ou d'une autre. Ce qui avait jailli de cette lumière, quoi que ce fut, les aiderait. C’est pourquoi elle redescendit dans Epoon Uvel et en discutât avec ceux qui étaient réveillés. Masha n'avait pas de pouvoirs officiels dans Epoon Uvel, seulement une autorité qui lui revenait parce qu’elle restait davantage éveillée. Et surtout parce qu'elle aimait ça, qu’elle appréciait être celle qui décidait pour les autres. Ceux-ci préféraient dormir que réfléchir, ils suivaient généralement ses décisions.

« Il faut organiser une expédition, leur affirma-t-elle donc. Si j'ai bien repéré l'endroit cela se trouve près de la grande boule, dans le quartier nord.

Quelqu'un lui fit remarquer que c'était de la folie. Une autre personne compta : trois ou quatre heures de marche, une autre pour quadriller la zone et un retour éventuellement rallongé si l'objet à ramener était lourd, pour un total de presque dix heures. Personne ne sortait aussi longtemps.

« C'est pour cela qu'il faudra y aller en force, répondit Masha. On emmènera plusieurs lampes pour les alterner. Et des lampes à manivelles ! » Mais alors même qu'elle prononçait ces mots, Masha réalisait l'absurdité de son projet. Une telle expédition puiserait dans leurs précieuses réserves énergétiques, tant électriques qu’alimentaires.

«  Le problème, soupira-t-elle, c'est que nous ne saisissons pas les opportunités. La Ténèbre, elle, n'en manque jamais une pour nous enfoncer. »

Ils baissèrent les yeux à l’unisson, anticipant leur propre deuil.

« Il y a peut-être une solution. » dit un jeune homme nommé Josh, captant l’attention générale : « Il n'y a qu'une personne, continua-t-il, qui pourrait réaliser l'exploit de faire cet aller-retour et d'y survivre. »

Une invisible mâchoire se referma sur Mascha. Josh adorait Adèle. Il la proposerait pour cette mission. Cette certitude saisit Mascha et déchiqueta ses plans. La découverte de Mascha deviendrait celle d'Adèle, qui savourerait seule la gloire, comme toujours ! Un piège ! « Je me suis fait manipuler. » À cet instant naquirent ses soupçons sur la soi-disant coïncidence qui avait placé le flash face à elle, pile au bon moment. Pourquoi invoquer un hasard extraordinaire, quand un coup monté expliquait tout ?

« Adèle, annonça Josh sans surprise. Elle connaît mieux le terrain que quiconque et a déjà fait les plus longues sorties. Faisons-là accompagner des meilleurs et ils réussiront sans coût excessif.

— Non ! » s'exclama Mascha sans réfléchir. Mais lorsqu'on lui demanda d'argumenter elle ne put que bafouiller. Comment leur expliquer qu'Adèle prenait trop d'importance dans Epoon Uvel, qu'il ne fallait pas tout lui confier ? Comment leur expliquer que c'était elle, Mascha, qui devait rester aux commandes ?

« Adèle est trop précieuse pour la colonie, improvisa-t-elle. Nous ne pouvons risquer de la perdre.

— Mais tu viens de dire qu'il fallait saisir les opportunités ! lui renvoya Josh. »

Les autres approuvèrent et, au grand dam de Mascha, ils partirent tous voir Adèle.

    Mascha fulminait. Comment ce plan avait-il pu être mis sur pied ? Même « miss-Adèle-je-suis-parfaite » ne pouvait produire ce que Mascha avait vu au milieu de la Ténèbre, surtout aussi loin d'Epoon Uvel. Mais si ce n'était pas une machination d'Adèle, comment expliquer l'incroyable hasard de la découverte ? Dans tous les cas cela était tout à fait incongru, et dans tous les cas Adèle en bénéficierait.

    Mascha en était là de ses réflexions, laissant aux autres le soin d’exposer la situation à Adèle, lorsque celle-ci donna sa surprenante réponse :

« J'irai. Mais n’envoyons personne d’autre, risquons le moins possible dans cette expédition. J'irais seule et je reviendrai le plus vite possible. »

Josh et les autres tentèrent de l'en dissuader, tout en admirant visiblement son courage. Mascha jubilait. Ce n'était pas du courage mais de la folie. La possibilité de sortir dix heures et de revenir avec une charge était risible. Adèle se perdrait. Elle mourrait de froid, débarrassant Mascha de sa seule concurrente. Les autres connaissaient bien le danger, mais la détermination d’Adèle les éblouissait. Elle semblait si sûre d'elle !

Même Mascha se posa des questions : se pouvait-il qu'Adèle en soit vraiment capable ? Qu'elle puisse marcher aussi loin et aussi longtemps ? Et si elle réussissait ? Un tel exploit lui vaudrait la vénération de tout Epoon Uvel, la déifierait.

    Ils partirent chercher les lampes dont elle aurait besoin. Certaines pouvaient être rechargées manuellement, en tournant une manivelle, mais cela étant fatiguant et dans une expédition comme celle-ci chaque calorie comptait. Ils décidèrent qu'Adèle emporterait une seule lampe rechargeable contre deux à batteries.

Devant les réserves de batteries, Mascha eut une idée. Et si Adèle se retrouvait au milieu de la Ténèbre avec une batterie à demi-déchargée ? Rien sur les lampes ne permettait d'estimer la charge restante, du moins pas avant que la lumière ne commence à s’éteindre. Mascha imaginait déjà la tête d'Adèle lorsque celle-ci réaliserait qu'il lui ne lui restait plus que qu’une poignée de minutes de lumière, au lieu de plusieurs heures. De cette façon elle s'assurerait de l’échec d’Adèle.

Elle tendit la main vers une pile de batterie qu'elle savait à demi-demi-déchargées. C'était si simple ! Personne ne penserait à vérifier. Lorsque Adèle ne reviendrait pas, la vérité disparaîtrait avec elle.

    Sa main sur une batterie. Et s’interrompit. Si Adèle était vraiment capable d'une telle sortie, elle serait un atout majeur pour Epoon Uvel. Ils avaient besoins de chercheurs comme elle. Même Mascha devait admettre qu’Adèle surpassait tous les autres Chercheurs. Sans compter ses talents de Mécanicienne. Sa perte pénaliserait leur peuple. Mascha nuirait-elle vraiment aux siens pour se débarrasser de sa rivale ? Non. Elle reporta sa main sur une batterie chargée à bloc et l’emporta. Adèle aurait toute ses chances. Si cette idiote mourrait, eh bien Mascha serait contente. Mais si elle survivait, cela présagerait d’une ère d'abondance pour Epoon Uvel.

    Après avoir salué ses quelques connaissances, Adèle s'enfonça dans la Ténèbres, laissant derrière elle les anxieux et les angoissés. Elle-même ne s’inquiétait pas. Elle ne risquait pas de se perdre. Ses préoccupations étaient tout autres. Nul ne devinerait qu'elle avait décidé de ne pas revenir, que son volontariat ne devait rien au courage, à l’héroïsme ou à la confiance  en soi, et que c’est en toute connaissance de cause qu’elle  se lançait dans une mission suicide, ceci parce que son véritable but était que personne ne partit ensuite à sa recherche.

    Adèle ne se souciait ni du froid ni de la nuit. Sa vie lui avait souvent infligé ces tourments, et elle savait ne subir pour l'instant que les prémisses des attaques de la Ténèbre. L'obscurité aurait pu être un problème. Mais en vérité Adèle n'alluma même pas de lampe. Un temps elle marcha en aveugle, seule dans les ténèbres absolues, sans pour autant se cogner car elle avait une mémoire parfaite des kilomètres autour d'Epoon Uvel. Puis, lorsqu'elle fut plus loin et ne craignit plus d’œil indiscret, elle s'immobilisa. Elle prit une profonde inspiration. Alors, sur une simple injonction de sa volonté, la peau d'Adèle s’illumina. Faiblement d'abord, puis avec intensité. Adèle s'entoura d'un halo rougeâtre, qui filtrait à travers les trous de ses vêtements en loques. C'était un des secrets qu'elle n'avait jamais pu révéler à son peuple d'Epoon Uvel. Adèle concentra ce halo au bout de ses mains, et le projeta en avant. Deux larges faisceaux en jaillirent d’un rouge clair. Adèle n'avait pas besoin de lampes, elle était une lampe.

    Un tel pouvoir facilitait toute plongée dans la nuit. Il fallait certes tout de même s'économiser, car produire de la lumière était fatiguant. Elle ne pouvait enfreindre la conservation de l'énergie. Le rendement des lampes à manivelle les rendaient au final plus fatigantes, et Adèle sortait sans effort deux à trois fois plus longtemps que les Uvéliens, tout en ramenant plus de nourriture, de machineries, et en consommant moins d’énergie. Epoon Uvel la croyait courageuse, résistante et dotée d'un sens de l'orientation exceptionnel. Ils n’apprendraient jamais la vérité.

La décision d’Adèle était irrévocable. Elle ne reviendrait pas. Tout n'était pas clair dans son esprit, et ses pensées étaient même souvent confuses. Elle n'aurait pas au juste sur justifier son départ, mais elle le savait indispensable. L'idée de ne plus revoir Josh et les autres l’attristait. Même Mascha lui manquerait. Elle ne s’éloignait pas moins d’Epoon Uvel, sans aucune intention de jamais parcourir le chemin en sens inverse. Elle ne l'aurait sans doute jamais fait si Isaan ne s'en était pas mêlé.

Adèle marchait dans la  direction indiqué par Mascha, comme si elle avait l'intention de d'accomplir sa mission. Et de fait elle comptait bel et bien découvrir ce que c'était que Mascha avait vu, mais pas pour le ramener à Epoon Uvel : pour satisfaire sa curiosité, et surtout pour le garder avec elle si cela s’avérait utile. Elle croyait encore que ce serait une caisse de nourriture ou une machine quelconque. Puisque de toute façon elle n'avait aucune destination établie, elle jetterait un Å“il. Le trajet lui pris quatre heures malgré qu’elle connu cette zone bien mieux que quiconque à Epoon Uvel, et emprunta de nombreux raccourcis.

Cela l'effraya, de penser qu'elle quittait ces lieux familiers pour se lancer dans l'inconnu. Et pour aller où ? Il n'y avait pas âme qui vive à des dizaines de kilomètres autour d'Epoon Uvel. Le bon sens indiquait qu'elle se condamnait à mort. « Mais alors pourquoi partir ? se demandait-elle intérieurement.

— Parce qu'il le faut, répondait une autre partie d'elle même.

— N'allons-nous pas mourir ?

— Seulement renaître, comme chaque fois. »

Et c'était tout. Adèle s’était depuis longtemps résignée à ne pas se poser trop de questions. Elle partait.

Elle atteignit les environs indiqués par Mascha quelque chose. Elle quadrilla la zone pendant une demi-heure, persévérant encore et encore, mais sans rien découvrir jusqu'à ce qu'elle revienne sur ses pas et réexamine le sol avec attention. Quelqu'un était passé là. Récemment. De légères empreintes marquait encore la poussière. Elle les suivit. En chemin elle découvrit de surprenants objets, courts cylindres brulés à une extrémité, sans doute abandonnés par la personne qu’elle cherchait. Une partie de l'esprit d'Adèle reconnut le matériau : du bois. En brulant, cela faisait une torche. Mais elle savait aussi qu'une telle matière n’existait plus depuis des siècles. Qui était-il donc, cet être que Masha avait vu jaillir dans un déluge de lumière et qui utilisait des torches de bois ?

Elle ramassa un moignon de bois plus petit que les autres, la piste d'empreintes se fit moins assurée. « Il a brulé toutes ses torches, comprit Adèle. Il avance à l’aveugle. Je vais bientôt le rattraper. » À peine quelques kilomètres plus loin elle découvrait l'homme en question. Il était inconscient, étalé face contre terre, son sac à dos reposant contre sa nuque. Adèle progressa jusqu'au corps et posa une main sur les tempes. La peau était glacée, affirmant l’absence de vie dans cette chair,  mais Adèle perçu un pouls.

Sa réaction ne fut ni la joie ni le soulagement, mais une bordée des pires injures qu'elle connaissait. S’il vivait, elle devrait le sauver. Pour le sauver, elle devrait le ramener au chaud. D’endroit chaud, il n’y guère qu’Epoon Uvel.  Epoon Uvel dont elle devait à tout prix partir. Départ qui n’était plus possible à présent, et Adèle frissonna à l’idée ce qu’elle subirait en revoyant les Uvéliens. Elle devrait mentir, et cette perspective la terrifiait. Elle ne tergiversa pourtant pas : elle connaissait son devoir et le temps  jouait en sa défaveur.

Adèle estima avoir quitté Epoon Uvel depuis plus de huit heures, et qu’ils y commençaient à peine à l’attendre. Sa longue marche n’avaient pas été en ligne droite, elle avait tournée et s’était rapprochée d’Epoon Uvel. Pourvu qu’elle se hâta, les Uvéliens n’auraient le temps de se douter de rien. Une hésitation plus tard, elle chargea le corps sur son épaule.

Elle était forte, bien plus forte que ce que croyaient les Uvéliens. Un homme n’était qu’une brindille pour elle. Malgré cela, une indispensable comédie se jouerait à son retour, avec Adèle dans le rôle de la faible femme ayant dû trainer le blessé tout du long du chemin et les Uvéliens figurant de confiants amis qui, malgré le scénario peu convaincant, adhèrent à tout ce qui leur est conté. Rien que d’y penser, Adèle s’en voulait déjà.

Pour crédibiliser sa farce, elle allégea l’inconnu : le sac à dos fut abandonné en premier, puis, après une dizaine de pas, elle remarqua que les poches du manteau de l’homme contenaient de petits disques d’un métal doré, gravé du portrait d'un vieillard. Elle les jeta à leur tour, ainsi que tout ce ne contribuait pas à réchauffer le corps gelé. C’était un compromis elle abandonnait ses projets pour sauver l’inconnu, mais y mettait les formes qui l’arrangeait, elle.

Tout en marchant elle jeta un regard en arrière, dans la Ténèbre. Elle partirait. L’échéance n'était que repoussé. A la prochaine occasion, elle disparaîtrait.
Journalisée

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