Pour fêter le retour de la Facto,

, je vous propose une beta d'un chapitre de mon roman en cours, au sénario tiré de mon projet de jeu, Lumières Séparatistes !

Nicolas Fabien, Texte 18.
LUMIÈRES SÉPARATISTES
Chapitre 1, Version y
INTERVENANT : Révérés membres du Conseil, c’est pour vous l’affirmer que j’ai bafoué notre hiérarchie : ce jeune homme est la clé de notre problème.
PAROLE DU CONSEIL : Nous ne pouvons établir aucun cheminement logique qui mènerait à cette conclusion. Etant admis que vous disposez de moins d'informations que nous, votre raisonnement doit être faux. Après avoir consulté votre dossier, notre hypothèse est que vous désirez seulement vous amuser aux dépens de ce pauvre garçon.
INTERVENANT : Avec tout le respect que je vous dois Président, ce n'est pas le cas. Toutefois il est correct de dire que je ne suis pas passé par un cheminement logique : j'ai utilisé mon intuition.
PAROLE DU CONSEIL : L'intuition est un concept défini uniquement pour l'esprit humain. Nous ne sommes pas humains. Veuillez définir l'intuition pour les êtres de notre sorte.
INTERVENANT : Déduction exploitant sous forme probabiliste les artéfacts de la perception. Les lois de conservation ainsi créées aboutissent à des conclusions par ailleurs inaccessibles.
PAROLE DU CONSEIL : Ce que vous demandez au Conseil est l'opposé de la politique qu'il tient depuis huit siècles. Sans compter que cela exposera cet enfant à une mort quasi-certaine. Pour épargner le temps de mes confrères j'oppose sans délai mon veto à votre requête.
INTERVENANT : Quand ce bienveillant Conseil relira ma demande d’audience, il remarquera qu’à aucun moment je n’ai eu l’audace d’exiger de lui qu’il prenne une décision. Je désirai tout juste, par respect, l’informer d'une action que j’entreprendrai de toute façon.
PAROLE DU CONSEIL : Votre projet implique de guider l'humain, ce pour quoi vous n’avez pas les ressources. Sans le soutien du Conseil vous ne pouvez agir.
INTERVENANT : Je le peux en recourant à des moyens exceptionnels, que justifie la gravité de notre situation.
PAROLE DU CONSEIL : Respectez les articles de la constitution relatifs aux droits de l'Homme ou vous en subirez les conséquences.
INTERVENANT : Je ferai ce qui doit être fait.
Le souvenir de son calvaire dans le silence et d’ombre, après l’extinction de sa dernière torche, oppressait Isaan. Pendant tout son périple, la glace avait couvert le sol, d’abord glissante sous ses pas et indiscernable dans le faible halo des flammes, puis traître miroir des étoiles lorsque les ténèbres l’avaient aveuglé, et finalement collante, tandis qu’il s’effondrait, face contre terre, vaincu. Son errance dans cet enfer gelé n’avait été, bien que cela aurait laissé au soleil le temps de se lever et de se coucher maintes fois, qu’une unique et intarissable nuit, invincible malgré la persévérance d’Isaan, inexorable jusqu'à ce que, la dernière parcelle de son énergie épuisée, il soit acculé à l’inconscience.
Il s’était attendu à y rester. Une mort risible, sans comprendre où il se trouvait ni pourquoi il y faisait si noir et froid, en seule compagnie de ses regrets de ne pas avoir mieux préparé son expédition en prenant un manteau plus épais, une cape doublée ou simplement une écharpe, quoi que ce soit le laissant moins dépourvu devant la rigueur de l’épreuve
Il s’éveilla désorienté.
Il s'en était sorti. Une survie stupéfiante.
Son attention porta d'abord sur son corps. Le gel engourdissait encore ses membres. Sa tête l’élançait avec violence. Mais il respirait de nouveau sans douleur. « Suis-je mort ? se demanda-t-il ; est-ce la rançon de mon égoïsme ? » Une bouffée de souffrance dans les jambes lui arracha un cri. Il avait survécu.
Il se sentait allongé sur une surface lisse et dure, enveloppé dans une couverture. Ses yeux s’ouvrirent. D’une vision floue, il distingua un plafond métallique et trois silhouettes penchées au-dessus de lui, deux femmes et un homme dont les traits lui étaient indistinguable mais dont il remarqua les vêtements, d’épais manteaux grisâtres, usés et en lambeaux. Des loques, mais elles devaient les protéger du froid et Isaan les leurs envia à ce titre. Lui-même se devinait encore vêtu de ses habits de voyage, de cette cape qui ne l’avait pas réchauffé le moins du monde. Mais quelqu’un l’avait désormais, en addition, enveloppé dans une étrange toile argentée qui le berçait d’une tiédeur salvatrice sans pourtant émettre la moindre chaleur : une merveille qui emplit Isaan de gratitude pour ses bienfaiteurs, alors même qu’il ne savait encore rien d’eux.
« Il est conscient, dit l’une, dotée de longs cheveux de jais.
— A peine, répondit l'autre, aux cheveux blonds ondulés et aux lèvres pincées. Il lui faudra encore plusieurs nuits pour se rétablir. Quelle idée de sortir comme ça, sans manteau ni lumière ! C’est un idiot. Tu auras dû le laisser mourir.
— Elle n’a pas vraiment tort, dit l'homme. Tu as vu la couleur de sa peau ? Il est peut-être malade. Et peut-être contagieux…
— Ce n'est pas une maladie, affirma la première femme, aux cheveux noirs ; c’est la couleur d'une peau qui a été exposée longtemps à une lumière intense. On appelle cela du bronzage. »
Les deux autres échangèrent un regard en coin, dont Isaan n’appréhendait pas encore la signification, surtout dans l’état brumeux où il se trouvait. Il ne comprenait pas tout ce qui se passait autour de lui, mais il saisit que la brune était celle qui l'avait sauvé, et qu'elle en savait plus long que les deux autres.
« Il a besoin de se nourrir pour récupérer, énonça-t-elle.
— Je te vois venir Adèle, mais n’abuses pas ; grogna la blonde ; il aura la même ration que tout le monde : vingt-deux grammes !
— Son corps doit se régénérer, cela ne suffira pas, posa la dénommée Adèle.
— Ça devra suffire. Je ne vais pas affamer toute la colonie pour soigner un cadavre. Si tu veux le nourrir tu n'as qu'à lui donner ta part.»
Cette dernière remarque lui valut d’être foudroyée du regard par l’homme. « Tu le fais exprès ou quoi ? maugréa celui-ci, soudainement agressif. Ne lui donne pas des idées pareilles, tu sais bien qu'elle en serait capable !
— Je lui ai déjà donné ma ration d'aujourd'hui, confirma Adèle.
— Et tu en veux encore plus ! rugit la blonde. Il va exploser ton protégé ! Débrouilles-toi, ça ne me concerne pas. Mais ne t'attends pas à être dispensée de travail sous prétexte d’être faible ! »
Ce sur quoi elle leurs tourna le dos et s'éloigna à pas vifs. L'homme resta, détaillant ses pieds quelques instants avant de lever timidement les yeux vers Adèle. Un silence passa, l’homme cherchant visiblement quelque chose à dire. Finalement : « Tu t’affames alors que tu as déjà dû dépenser beaucoup d’énergie pour le ramener jusqu'à chez nous… enfin… fais attention, ton soleil est fragile.
— Je n'ai pas le choix. » clôt Adèle.
L'homme soupira, fixant Adèle avec résignation. D’autres sentiments étaient portés par ce regard, mais Isaan était trop faible pour les déceler, et aussi peut-être manquait-il trop d’expérience dans les relations entre les deux genres. Il y eut un petit silence. L’homme cherchait quelque chose à dire, quoi que ce soit qui lui permettrait de rester un peu plus longtemps avec Adèle. Après une fraction d’éternité, ses yeux s’illuminèrent d’une idée : « Tu peux lui donner ma ration aussi. » annonça-t-il fièrement. Il joignit le geste à la parole en sortant un petit pavé brun sombre de ses poches. Adèle le remercia et prit le pavé.
Sa taille était celle d’un pouce. Elle le brisa en deux et porta, l’une après l’autre, les moitiés aux lèvres d'Isaan. Dès le premier contact, une faim dévorante se réveilla en lui. Toute la ration disparut avant même que sa conscience n’eut le temps de protester contre le fait de manger le pain d’autrui.
C'était une nourriture assez fade, qui lui évoqua les algues de la rivière dont on lui servait des soupes dans son enfance. Cela ne faisait pas un repas satisfaisant. Il aurait pu en avaler une dizaine d’autres. Le petit apport en énergie se répandit néanmoins dans son corps, le détendant tant et si bien qu’Isaan se rendormit. Son rétablissement prit quatorze jours. Il garda à jamais des séquelles d'avoir frôlé la mort d'aussi près.
Isaan se souviendrait peu de sa convalescence. Si son impotence ne dura pas, la brume dans son esprit persista longtemps. Au début ses forces lui permettaient tout juste de tituber d’une pièce à l’autre du bâtiment, tout en sachant avoir l’air plus mort que vivant. Il apprit à se repérer dans la suite de grandes salles encombrées de débris. Il ne comprenait pas où il était. Tous les murs étaient métalliques ! Une telle quantité de l’étincelant matériau le sidérait, lui chez qui on le réservait aux armes et à quelques objets de décorations : l'idée qu'un bâtiment entier puisse, du sol au plafond, en être constitué, dut être éprouvée par moult examens de la paroi et lui demanda un effort de rationalité.
La disposition des salles suggérait qu'elles servaient autrefois à des expositions. Quelques écailles de couleurs indiquaient que tout avait été autrefois peint en blanc, quoique cela data de temps immémoriaux. Une œuvre d’art serait plus tard découverte par Isaan, masse de plastique coulé qui suggérait un poing humain. Pourquoi montrer une telle chose ? Isaan laissa la question en suspens, dormit, et se réveilla, en connaissant la réponse, l’intention de l’artiste. Dans cette forme était inscrite une cohabitation paradoxale de la force et de la mollesse. A présent, la poussière emplissait les fêlures et les cassures de l’œuvre ; l’époque qui avait suscité ces sentiments était révolue.
Le nom de cet endroit, pour la cinquantaine de personnes qui y vivaient, était « Epoon Uvel ». Isaan les croisa, leur adressa la parole. Les réactions furent rares et les réponses sporadiques. Les Uveliens étaient des lugubres zombies qui se trainaient, hagards et sans but. Ce n’était pas tant de l’apathie que de la résignation, un morne désespoir qui leur interdisait de s’intéresser aux nouveautés dans leur vie. Celles-ci n’étaient de toute façon pas légion.
Il y avait une poignée d’exceptions. Adèle, seule entre tous, conversait avec Isaan, les rares instants où elle était disponible, mais d’autres hochaient tout de même la tête ou esquissaient un sourire, sans toutefois aller jusqu’à formuler une réponse. Masha, la femme blonde déjà aperçue, lui témoignait de l’attention mais dans un registre différent : un regard noir, une invective, un « Tu n'es pas encore guéri ? Pendant combien de temps comptes-tu encore affaiblir Adèle ? Elle en vaut dix comme toi ! »
La plupart des autres habitants ne nourrissaient aucune haine contre Isaan ; ils étaient seulement mous, avachis dans une pièce ou une autre, mornes. Leurs attroupements paraissaient parfois à Isaan comme des monceaux de cadavres et il se surprit à détourner les yeux en les dépassants. Leur façon de s’enlacer collectivement mettait Isaan mal à l’aise, sans parler de leurs horaires impossibles. Epoon Uvel n’obéissait à aucun cycle journalier, chacun se levait et se couchait quand bon lui semblait. Dans l’ensemble, Isaan n'avait jamais vu personne dormir autant qu'eux. Rares étaient ceux qui se levaient plus de quelques heures par jour. Seules Adèle et Masha s’affairaient à longueur de temps. Sur le moment Isaan attribua cette faiblesse collective au manque de nourriture. Ce n'est que plus tard qu'il réviserait son jugement.
Une sensation parasiterait longtemps Isaan, déconcentrante et omniprésente : la faim. Une fringale terrible et tenace qui engluait son quotidien. Les trois rations dont il bénéficiait quotidiennement se comparaient pour lui à un amuse-gueule. Comment pourrait-il survivre avec aussi peu de nourriture ? Vingt-deux grammes étaient environ ce que sa mère donnait à ses oiseaux de compagnie, pas la part d'un Homme. Sa faim devint douloureuse. Son estomac se contractait par périodes, lui coupant tous ses moyens, et la nausée le rendait irritable. Il dû mobiliser toute sa volonté pour rester poli avec les Uvéliens. Il s’efforçait de savourer, parce qu'il savait la faim qu'ils coûtaient à ses hôtes, les trois minuscules pavés. Le long jeûne affaiblissait en particulier l’autre personne qui lui cédait ses rations, l’homme qu’il avait vu à son premier réveil et dont il apprit bientôt le nom : Josh. Josh, qui renonça presque. Son altruisme se limitait à une mimique ostentatoire de celui d’Adèle. Il nourrit Isaan à regret, mais le nourrit tout de même.
La valeur nutritive de ces pavés était réelle, puisque qu’Isaan guérit. Mais pas une fois il ne se sentit repu. Son sommeil se peupla de gigots d’agneaux et de pommes de terre cuites au beurre.
L’éclairage d’Epoon Uvel provenait de larges panneaux affleurants du plafond. Ils laissaient peu de zones d’ombres mais diffusaient une ambiance perturbante pour Isaan, n’exprimant les lieux et les êtres qu’en nuances de bleus froids, de verts corrompus et de gris poussiéreux. Cela contribua à une sensation d’Isaan d’être mal réveillé, flottant entre rêve et cauchemar dans un monde irréel. Même sa cape, autrefois d’un rouge vif, paraissait désaturée. Il peina à comprendre que la teinte provenait de la lumière, et non pas des objets eux-mêmes.
La permanence de cet éclairage préoccupait également Isaan, qui en perdait le fil de ses journées. Ou bien était-ce la nuit ? La lumière artificielle ne laissait rien deviner. Les Uveliens ne lui étaient d’aucun secours, eux qui s’assoupissaient sans créneau horaire déterminé, à tout moment et en tout lieu.
Au travers des fenêtres d'Epoon Uvel, qui auraient dû le renseigner, rien n’était jamais visible. Il crut d'abord qu'elles étaient bouchées, avec des planches par exemple. Certaines l'étaient sans doute, sans quoi, étant brisées, elles auraient invité un air glacial à l'intérieur. Mais même celles en bon état ne montraient que des ténèbres impénétrables. Faire le guet à proximité de l’une d’elle fut infructueux : l’aube ne vint jamais. Isaan ne comprenait pas. Ces fenêtres donnaient-elles sur une autre pièce, close, où la lumière du jour ne pénétrait jamais ? Sortir d’Epoon Uvel aurait réglé la question : une recherche de portes s’ensuivit. Elles étaient nombreuses. Mais toutes verrouillées, et parfois même cadenassées avec de lourdes chaînes.
Il eut tôt fait de remarquer que les gens ne sortaient pas du bâtiment, ou trop peu pour qu’il les voit. A ce stade Isaan avait tous les éléments en mains, mais il ne concevait pas comment les agencer entre eux ; des soupçons lui vinrent, mais sa faiblesse lui interdit longtemps de pousser plus avant ses investigations. Il questionna Adèle : « Ces fenêtres ne donnent pas sur l'extérieur n'est-ce pas ?
— Eh bien si, répondit Adèle.
— Mais il fait éternellement noir !
— C'est la nuit, mit-elle en évidence.
— Je ne parviens pas à voir le soleil se lever.
— Vous ne pouvez pas le voir car vos yeux sont habitués aux lumières d'Epoon Uvel. Lorsque vous serez rétabli vous pourrez sortir et vos yeux distingueront le soleil et les autres étoiles.
— Voir le soleil, En pleine nuit ? »
Ce fut tout ce qu'il obtint d'elle, mais son insistance paya auprès des autres Uveliens. Lorsqu’il eut appris les noms de la plupart d’entre eux et se fut habitué aux us et coutumes des lieux, on lui accorda à l’occasion une brève réponse. Il se renseignait par exemple sur la géopolitique des lieux. Hélas ses interlocuteurs ne connaissaient que le nom de leur foyer, Epoon Uvel, et de l’autorité des lieux, Mascha. « Mais où sommes-nous ? s’exclamait Isaan. S'agit-il d'un royaume, d'une confédération, d'une république ? » Il n'obtenait jamais aucune réponse. Tout se passait comme s'il n'y avait rien en dehors d'Epoon Uvel et, moult tentatives plus tard, Isaan décida que ce qu'il avait appris au cours de ses études n'était plus pertinent. De nouvelles connaissances étaient requises pour sa nouvelle vie. Il ne pensait pas au passé, et surtout ne le regrettait pas. Il avait abandonné son ancienne existence, en payant le prix fort pour cela, et il avait décidé à ne plus y repenser. Il s'investit donc dans la découverte de son nouveau monde, si dur celui-ci soit-il.
Peu à peu il comprit qu’Epoon Uvel n’était pas aussi mort qu’il l’avait cru au premier abord, lorsque sa référence était encore la vie grouillante de son pays natal. Dans le petit univers des Uveliens, les taches vitales étaient réparties entre différents groupes : les mécaniciens, qui réparaient lorsque nécessaire les vieilles machines gérant la chaleur et la lumière ; les techniciens, qui rangeaient et nettoyaient un minimum l'endroit, et enfin les chercheurs, une poignée de courageux qui fouillaient autant que faire se peut l'extérieur, pour en rapporter de quoi maintenir Epoon Uvel en bonne santé. Les machines recevaient ainsi de nouvelles batteries et les humains de pleines caisses de nourriture, les mêmes petits pavés qu’Adèle et Josh cédaient à Isaan depuis son arrivée.
L’origine de ces ressources intriguait Isaan. L’eau pouvait à la limite provenir de glace fondue, ou du moins c’est ce qu’il croyait, mais la nourriture et de l’énergie ? L’extérieur n’en recélait sans doute pas une quantité illimitée. Une explication, que reçut Isaan, consistait à dire que l’ancien monde avait subvenu en son temps aux besoins d’immenses populations, et que la seule nourriture restant de ce dernier jour pourrait nourrir les Uveliens pendant toute l’éternité. Isaan ne fut pas satisfait par ce raisonnement, qu’il jugea partiel. Les chiffres de population sugérés étaient absurdes : cela représentait des dizaines de millions, voire des milliards d’êtres humains. Mais que croire d’autre ? Les Chercheurs ramenaient bel et bien leurs trouvailles de quelque part.
L’ouverture d’une nouvelle caisse accaparait à chaque fois l’attention des Uveliens. Parfois les pavés étant encore croquants et croustillaient sous la dent, mais le plus souvent leur âge les avait rendu friables et ils s’émiettaient au moindre contact, ne servant plus alors que dissous dans une soupe claire que les Uveliens buvaient les jours de disette. Les pavés se déclinaient en plusieurs parfums, chacun de couleur différente bien que de consistance toujours identique. Quelques goûts étaient familiers à Isaan, comme la pomme, le poulet, ou les marrons, tandis que d’autres ne lui évoquaient rien, comme ceux étiquetés pomme de terre, maïs ou goyave...
La langue d'Epoon Uvel et celle d'Isaan étaient très proches, exception faîte d’un fort accent et d’une habitude de parler d’une voix très basse, deux usages qu’Isaan eut tôt fait d'adopter. Les Uveliens ne savaient pas lire. Isaan n’en fut pas surpris puisque chez lui seuls les nobles apprenaient la lecture : les pauvres hères étaient illettrés.
Ce fut bien la seule chose qu'il trouva normal : pour le reste il dut s'habituer à l'incroyable. Des machines telles que des moulins ou des métiers à coudre existaient là où il avait grandi et il admettait donc qu'un objet inanimé puisse agir de lui-même. Mais les machines d'Epoon Uvel étaient d'un tout autre niveau. La chaleur provenait de gros blocs métalliques, toujours brûlants bien qu'Isaan ne vit de feu nulle part. La lumière n'était pas moins énigmatique puisqu'elle jaillissait de gros globes blanchâtres posés à même le sol, là encore sans aucune flamme. Les mécaniciens lui parlèrent d'électricité et d'électronique, mais c'était trop nouveau pour lui et il n'y comprit pas grand chose.
En arrière-plan de son esprit, la question des fenêtres demeurait. Il voulait comprendre pourquoi le jour ne filtrait jamais par les fenêtres d’Epoon Uvel mais son confinement l’empêchait de récolter les données qui lui manquaient. La porte utilisée par les chercheurs pour quitter le bâtiment lui était désormais connue, et ce n’était plus que les recommandations d’Adèle, d’attendre d’être mieux portant avant d’affronter l’extérieur hostile, qui le retenait. Il ne voulait pas aller à l’encontre de ceux qui l’avaient soigné. Le quatorzième jour il n'y tint plus. Il marcha jusqu'à ce qu'il supposait être la porte principale, en écarta les deux battants et sortit.
Un froid intense l'enveloppa. L'extérieur d'Epoon Uvel était glacial. La seule lueur était celle qui s'échappait à travers les vitres du bâtiment. Isaan s’avança dans les ténèbres. Il prenait gare à où il posait ses pieds car il n’y voyait goutte.
Le souvenir de sa marche désespérée, avant qu'Adèle ne le sauve, lui revint dès le premier pas. Il avait erré pendant des dizaines d'heures dans le noir. Les torches qu'il avait amenées avec lui l’avaient éclairé les premiers temps et il avait pu observer les ruines grisâtres et poussiéreuses autour de lui. Le soleil, croyait-il alors, poindrait sous peu à l'horizon. Il avait consommé ses torches sans modération, entretenant une large flamme pour examiner les détails de son environnement. Mais l’aube n'était jamais venue. Il était certain d'avoir passé plus d’une centaine d'heures dans les ruines, peinant, grelottant, résistant. Il n’avait pas cédé à la panique lorsque sa dernière torche s’était éteinte alors que pas la moindre lueur n’éclaircissait l’horizon, il avait continué de marcher en aveugle complet, n’écoutant pas sa douleur lorsqu’il se heurtait ou se coupait contre un obstacle, il avait refoulée sa terreur pour continuer à avancer, pour avoir une chance de s’en sortir. La nuit était demeurée imperturbable. Il serait mort de froid dans ces ténèbres si Adèle ne l'avait pas sauvé.
Subir à nouveau cette nuit qui avait failli le tuer obligea Isaan à ne plus se mentir. Il connaissait la vérité depuis longtemps. Il la prononça à voix haute :
« La nuit ne se lève jamais en ces lieux. Epoon Uvel ne voit jamais la lumière du soleil. »
Les paroles d’Adèle lui revinrent et, sans y penser, il leva les yeux pour chercher le soleil. Sans éclairage pour les éblouir, ses yeux s’accoutumaient à l’obscurité et il distinguait de mieux en mieux la voûte étoilée. Les constellations ressemblaient à celles du ciel de son enfance. Excepté un élément, qui avait été ajouté. Une énorme étoile. Il ne l'avait encore jamais vue. Il n’en avait même jamais entendu parler. Elle doublait voire triplait les autres en taille et en luminosité. Bien qu'Isaan eut comprit sans réfléchir ce dont il s'agissait, il lui fallut du temps pour l’admette. Cette étoile, c'était le soleil. L’astre du jour avait rétréci à n’en plus finir et n'était plus dans le ciel qu'un minuscule point, trop affaibli pour éclairer quoi que ce soit.
Une fois ceci admit, Isaan ne parvint plus à rationnaliser ses pensées. Il céda, s’agenouilla, et hurla. Un frisson en parcourut les Uveliens. Il criait pour nier ce qu’il voyait. Les faits battraient en retraite s’il les refusait sans aucune concession. Il gesticulait, tantôt prostré tantôt frappant le sol de ses poings. Il voulait être mourant, terrassé par une fièvre et en train d’halluciner ce sombre délire.
Une autre part de lui était tout à fait lucide mais se noyait dans la culpabilité. Ses sanglots jaillirent lorsque Josh, Adèle et Masha arrivèrent. « Ce n'est pas ce je voulais ! Je ne savais pas ! Pas ce que je voulais ! Je ne peux pas ! Trop cher ! Ce n'est pas possible ! Je n’avais pas le choix ! » Il agrippa Josh par le col pour l’obliger à le regarder. Ses yeux écarquillés et rougis les effrayaient. « Je suis désolé pour le soleil ! Il ne m'a pas dit qu'il ferait ça ! Je voulais seulement partir, je ne voulais faire de mal à personne ! Je ne savais pas ! »
Il se débattait avec tant de violence que Masha finit par ramasser une barre de métal et par l’assommer. Isaan accueillit la douleur et l’inconscience comme une délivrance. Adèle, Mascha et Josh étaient essoufflés sans rien avoir fait. « Mais qu’est ce qui lui as pris ? » La question de Josh ne reçut aucune réponse. Plusieurs minutes s’écoulèrent avant qu’ils ne décidassent à ramener Isaan à l’intérieur.
C'est ainsi qu'Isaan entra à Epoon Uvel et découvrit le monde extérieur, glacé et à jamais privé de lumière. C'est ainsi que les Uveliens le découvrirent, faible et fou. Ils ne savaient pas que de plus grandes puissances avaient placé leurs espoirs dans ce jeune homme. Pourtant, si on leur avait annoncé à ce moment qu'il allait bouleverser leurs vies, pas un n'aurait été surpris. A l'instant où ils l'avaient vu, ils avaient su que sa volonté était de celles qui forgent des avenirs. Restait seulement à savoir s'il était fou ou génial. Restait seulement à savoir s'il sauverait le monde ou bien le détruirait.
Ce qui ne devait pas être fixé avant la dernière minute.